Selon Napoléon plus l'armée avait de puissance de feu plus
elle était efficace. Or nous savons aujourd’hui que les pertes très lourdes des
guerres de
« A Leipzig, en octobre 1813, pendant trois jours 1.500 crachent boulets et mitraille causant la mort de 20.000 français. Au feu succèdent les charges à l’arme blanche de la cavalerie et de l’infanterie : au son des tambours et au milieu des cris des adversaires, des plaintes des blessés et du hennissement des chevaux, sous des flocons de neige ou dans un nuage de poussière et de fumée, il faut trancher des gorges, sabrer des membres, étriper des corps pour sauver sa vie. »
Jean Paul Bertaud pose bien la problématique de ce qui nous apparaît encore aujourd’hui comme une épopée glorieuse. Et les meilleurs spécialistes ne peuvent s’empêcher de considérer que les combats se résolvent à coup de baïonnettes alors même que l’armement du soldat est d’abord constitué d’un fusil ou d’un canon.
Quelle est l’efficacité du feu dans la bataille ? Aujourd'hui, un courant de pensée d'origine anglo-saxonne (Hanson, Keegan,...) considère que le modèle de la guerre à l'occidentale est basé sur la formule "La poussée tue". Ce n'était pas l'avis d'Ardant du Picq qui soutenait que les contraintes psychologiques sont telles que la victoire choisit son camp avant le choc. Cette analyse a encore beaucoup de soutien et certains rénovent, avec efficacité cette idée, comme Bulher pour le temps présent. La doctrine militaire actuelle en débat non sans arrières pensées. Qu'en est-il à l'époque du fusil modèle 1777 ? Peut-on admettre avec Reichel que le choc pouvait l'emporter sur le feu dans le cas d'une motivation sans faille et d'une supériorité numérique ? L’analyse de l’efficacité du feu doit nous permettre d’apporter une pierre à la réponse à ces questions. Cela n’est pas sans difficulté. Notons dès à présent que si les caractéristiques techniques tels le calibre, la longueur, etc., des armes nous parvenus avec assez de précision, il n’en est pas de même des effets physiques et psychologiques. Bien au contraire, nous pouvons légitimement avancer que le discours tendancieux à la fois des autorités et des acteurs nous a parfois laissé des traces qu’il vaut mieux éviter d’emprunter.
Le choix de notre étude nous place délibérément du point de vue de l’homme par opposition à la tactique, l’opérationnel, et la stratégie. Il n’est pas dans notre propos de poser des définitions de l’art de la guerre. Cependant, il nous faut les replacer dans leur rapport aux unes aux autres pour expliquer les limites de l’ouvrage. Nous pourrions superposer au terme de stratégie celui de géostratégie dans le sens donné par Martin Motte, mais nous nous contenterons modestement de l’expression « stratégie » comme étant l’utilisation de tous les moyens sur l’ensemble des zones de conflit permettant d’atteindre les buts de guerre fixés. Il nous faut en effet, souligner que sur la période étudiée les techniques de déplacement primaires en vigueur induisent un cloisonnement relativement étanche des théâtres d’opérations y compris jusque dans la circulation de l’information. Cela donne une grande importance à l’opérationnel qui est la manœuvre des armées sur un théâtre géographiquement précis. C’est toute la force de Napoléon que d’être le meilleur de son temps dans ce domaine. Nous ne pouvons pas prétendre que son art consommé de la chose militaire ait été aussi total à l’échelon inférieur que constitue la tactique. Il laissait le plus souvent la coordination des armes sur le champ de bataille à ses subordonnés. A l’époque qui nous intéresse, cela inclut essentiellement la cavalerie, l’artillerie, et l’infanterie. Nous mettrons de côté pour des raisons différentes les autres services de l’armée et, bien sûr la marine. Le génie, les services de santé et la logistique sont utiles au combat, mais ils n’y participent pas directement sauf exception et, si tel est le cas, ils le font comme fantassins. L’analyse de l’affrontement naval est en soi un sujet suffisamment vaste pour qu’il puisse faire l’objet d’une étude à lui seul. Une telle étude sur le comportement de l’homme face à ses peurs sur un navire engagé dans une lutte mortelle serait passionnante et à notre connaissance elle reste à faire. Mais son contexte est tellement différent de celui du combat terrestre qu’il ne peut en être question ici. C’est donc avec un certain regret que nous n’en parlerons plus. De la même façon, nous n’évoquerons pas la guerre de siège, très spécifique, et qui devrait faire l’objet d’un ouvrage à elle seule. Notre étude concerne le combat terrestre dans la guerre de campagne et l’efficacité du feu dans celui-ci. Nous nous situerons d’abord au niveau de l’homme. Mais nous ne pourrons éviter de remonter à la tactique. L’utilisation de l’arme à feu nécessitait souvent des entités de fonctionnement à l’échelle de la batterie d’artillerie, du bataillon d’infanterie ou de l’escadron de cavalerie.
Nous aurions pu aller de la période révolutionnaire, jusqu’aux années 1870 en intégrant par exemple la guerre civile américaine, la guerre de Crimée ou l’aventure italienne de Napoléon III. Mais nous avons limité notre étude à la période de l’Empire entendue au sens large de 1805 à 1815. Tout d'abord, prolonger la période était au dessus de nos forces, la masse de documents à étudier dépassant alors de trop loin nos possibilités. Par ailleurs, nous aurions fait double emploi avec des études anglo-saxonnes, comme celle d’Earl J. Hess. Enfin, il était nécessaire de travailler sur des systèmes d’armes cohérents. Or après 1815 l’armement va connaître une phase d’évolution et abandonner le couple poudre noire/Chargement par la bouche, ce qui va révolutionner les techniques de combat.
Nous avons essentiellement circonscrit notre recherche à
En 1789
Avant tout, il faut connaître les armes dont nous étudions l’efficacité. Dans une première partie, le lecteur peut s’initier à celles en usage dans l’armée française, après une brève évocation des baïonnettes et autres sabres, il découvre les armes à feu portatives, puis l’artillerie. Leur utilisation n’était pas sans difficulté et il faut en dire un mot. Il s’agit de donner les clés nécessaires à une bonne compréhension de la suite. Pour cela nous avons avant tout puisé aux sources, en n’utilisant des écrits récents que pour le cas ou l’information n’était pas disponible. Cette méthodologie nous a permis d’éviter quelques pièges ou erreurs.
Dans une seconde partie, nous décryptons le discours tenu à la fois chez les militaires, le peuple et les dirigeants. Ce constat permet de mieux comprendre que, dans l’esprit populaire, l’étendard de l’héroïsme était tenu par les armes blanches et que les armes à feu en étaient exclues. Et pourtant celles-ci n’ont pas suppléé la lame par hasard et les militaires se sont penchés sur son efficacité dans le cadre d’une célèbre polémique entre les tenants de l’ordre mince et ceux de l’ordre profond. Jusqu’à la fin des combats, en 1815, et même ensuite, cette dispute va rythmer la pensée militaire. Nous en dirons plus qu’un mot, car elle amène une autre révolution dont on a moins parlé : la prise en compte de l’aspect moral dans le combat. Même si la réalité du comportement humain n’a pas été bien identifiée à l’époque. Ce discours doit être mis en perspective avec la matérialité des chiffres telle que les archives nous autorisent à les décrypter. Nous n’aborderons pas l’aspect plus politique de la question. Si une telle étude reste à faire, elle sortirai du cadre que nous nous sommes fixés et qui reste beaucoup plus modeste, à l’échelle de cet ouvrage : le feu est-il techniquement efficace ? Peut-il emporter la décision ?
Il nous fallait étudier les combats « sur le terrain ». Nous n’avons pas pu analyser tous les combats de l’armée française de 1805 à 1815. C’est pourtant ce qu’il aurait fallu faire, mais là encore des considérations purement matérielles nous l’ont empêché. Nous n’avons pas voulu privilégier les sujets porteurs, ce qui aurait consisté à mettre en avant l’étude des grandes batailles, au détriment de la cohérence des statistiques obtenues. Nous avons donc choisi d’étudier tous les combats d’une année donnée sans choisir, tout choix entraînant un biais dans l’analyse. C’est donc en 1806 que nous avons vérifié si l’efficacité ressentie par les militaires, ou celle tirée des expériences réalisées à l’époque correspond au terrain. Cela fait l’objet de la troisième partie. Notre choix s’est porté sur cette année-là car nous disposons de nombreuses et pertinentes ressources sur ces combats. Nous étudierons un peu de tactique pour être capable d’appréhender correctement la part du feu dans les combats sanglants du début du XIXe. Nous pourrons alors essayer d’avancer des hypothèses pour comprendre pourquoi les armes à feu sont moins efficaces que la théorie peut le laisser supposer. L’aspect matériel est le plus facile à saisir, mais le côté moral de l’affaire doit être évoqué.
On trouvera de nombreux ouvrages récents consacrés aux guerres
de
Grâce aux nouvelles technologies, nous avons aujourd’hui accès à un nombre considérable de matériaux historiques en particulier sur la période qui nous occupe où les écrits sont nombreux et libres de droits d’auteurs. Les bibliothèques numérisées comme Gallica, Google.books, Internet Archive, ou les catalogues numériques doublés des systèmes internationaux de prêt entre bibliothèques ou les services de numérisation de celles-ci facilitent grandement cet accès. Les archives ne restent accessibles que sur déplacement, même si un effort important est fait pour numériser les catalogues, ce qui simplifie, malgré tout, le travail du chercheur. C’est cette masse de documents disponibles qu’il a fallu repérer, trier, puis lire.
Comme nous l’avons explicité, nous avons privilégié les
sources d’origine française. L’armée française a été une des premières, si ce
n’est la première, à organiser des services d’état-major modernes. Ainsi, les
rapports des commandants d’unités, les registres d’ordre, les livrets de
situation sont disponibles aux archives de la guerre. Lesdites archives sont
aujourd’hui regroupées au Service Historique de